L’ABC de l’anxiété

12 Fév 2020 par Maude Goyer
Catégories : Psycho / Véro-Article
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Au-delà du stress ou de la peur, l’anxiété terrasse et cloue sur place les gens – petits et grands – qui en souffrent, balayant la raison, la logique, la réalité. Pourquoi et comment?

Petite, Jeanne se souvient d’avoir eu peur de beaucoup de choses: du noir, des monstres, des araignées, des chiens, du vide, des orages, de perdre ses parents et «de se faire engloutir par l’univers». Enfant anxieuse non diagnostiquée et peu soutenue, elle a grandi avec ce «mal-être constant», non identifié et grandissant. À 21 ans, à la veille de son entrée à l’université, elle est terrassée par… une crise cardiaque. «Enfin, je croyais vraiment que c’était ça, s’exclame la Montréalaise, qui étudie en droit. Il s’agissait en fait d’une crise de panique, vraiment terrible, qui m’a menée aux urgences en pleine nuit. Je croyais que j’allais mourir.»

Une batterie de tests et des prises de sang lui révèlent au contraire qu’elle est en excellente santé! Une bonne nouvelle? «En réalité, j’étais bouleversée, confie-t-elle. Je savais que le chemin serait long et compliqué… car que je venais de me découvrir une sale maladie – parce qu’incomprise –, une maladie mentale.»

Au Canada, une personne sur trois sera atteinte d’une maladie mentale au cours de sa vie, selon une étude sur la santé mentale de Statistique Canada (2012). Le nombre d’élèves du secondaire qui se disent anxieux a presque doublé en six ans, passant de 9 % en 2010-2011 à 17 % en 2016-2017, selon de récentes données de l’Institut de la statistique du Québec. Et l’anxiété est présente chez les jeunes aussi: de 15 à 20 % des enfants et des ados seraient atteints d’un trouble anxieux, indique Caroline Berthiaume, psychologue au CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal. «C’est la forme de détresse la plus fréquente chez les enfants et les adolescents», dit-elle.

Chez les petits

La clientèle de Michèle Lambin, travailleuse sociale et psychothérapeute depuis 40 ans, est composée de familles, d’enfants et d’adolescents. Elle parle de l’anxiété comme de la «maladie du siècle»: «Avant, dans ma pratique, je voyais beaucoup de dépressions et de suicides. Il y a eu beaucoup de mobilisation et ça va mieux, les symptômes sont davantage et mieux reconnus. Depuis 10 ans, c’est l’anxiété qui est à la hausse chez les enfants et les adultes. Avant, je pouvais recevoir des enfants de 11-12 ans atteints d’anxiété… maintenant, je vois des enfants bien plus jeunes!»

Des patients comme Léanne, cinq ans. La fillette présente des symptômes d’anxiété sociale qui se manifestent à des moments précis, dans des endroits nouveaux ou avec des étrangers. «Elle fonctionne très bien à la garderie, raconte Marie-France, sa mère, une psychoéducatrice de Sherbrooke. Mais lorsqu’on l’a inscrite à des cours à la piscine, Léanne a complètement figé. Elle refuse de participer et elle pleure du début à la fin, alors que moi ou mon conjoint sommes dans l’eau avec elle. En 10 cours, je n’ai constaté aucune amélioration… ou si peu!» Le même scénario se reproduit aux classes de danse, amorcées plusieurs mois après l’expérience malheureuse des cours de natation. Même chose lors de visites chez des amis. «Elle s’asseoit sur moi et ça lui prend quatre heures avant d’être à l’aise et d’aller jouer plus loin, avec sa sœur et les autres enfants… mais quand on est rendus là, c’est l’heure de partir!» lance Marie-France, qui avoue appréhender la prochaine rentrée scolaire. «Jusqu’où faut-il pousser? Jusqu’à quand faut- il attendre? demande-t-elle. Je ne veux pas la forcer non plus!»

À la base, l’anxiété est un sentiment «normal» et sain. L’être humain l’aurait éprouvée dès l’ère préhistorique, pour exercer sa vigilance autour du clan pendant la nuit. «L’anxiété est une émotion comme les autres, souligne Caroline Berthiaume, et on devrait apprendre à la gérer comme toutes les autres émotions. Or, on a tendance à vouloir vite s’en débarrasser à cause de l’inconfort qu’elle entraîne.»

Si la peur est un sentiment devant un danger imminent, et le stress, une sensation éprouvée en situation d’imprévisibilité et de nouveauté, où on craint la perte de contrôle, l’anxiété signale pour sa part une menace anticipée. «L’anxiété fait plonger dans un état où la personne a du mal à être dans le moment présent, explique Michèle Lambin. On se fait des reproches en pensant au passé… et on appréhende ce qui s’en vient en se projetant dans le futur.»

Plusieurs experts croient que l’augmentation du nombre de personnes anxieuses ou atteintes d’un trouble anxieux est due à plusieurs facteurs: sédentarité, insécurité (financière, environnementale, etc.), hyperconnectivité, pression
en rapport avec la performance et, du côté des enfants, surprotection de la part des parents.

«Les parents ont en effet tendance à vouloir éviter tout stress ou inconfort à leurs enfants, souligne Geneviève Henry, intervenante chez Tel-Jeunes et à la LigneParents. Mais tôt ou tard, les jeunes devront s’adapter à des situations plus problématiques ou à des périodes de changement. S’ils ne l’ont pas fait durant leur enfance, ils arrivent à l’adolescence complètement déboussolés.» La meilleure attitude à adopter pour un parent d’enfant anxieux? Valider l’émotion du petit, l’accueillir, et ensuite, aider l’enfant à prendre du recul.

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S’accompagner soi-même

Il existe trois niveaux d’anxiété: l’état d’alerte ou d’hypervigilance, qui peut être normal à certains moments de la vie; le tempérament anxieux, qui caractérise les gens ayant tendance à s’en faire davantage ou à «ruminer»; et enfin, les troubles anxieux, un diagnostic reconnu qui altère le quotidien des personnes qui en sont atteints. Là, carrément, l’anxiété devient envahissante et incontrôlable.

«C’est la propension à se créer des scénarios catastrophes, qui prennent toute la place dans notre tête et dans toutes les sphères de notre vie», explique Geneviève Henry. L’anxiété devient problématique lorsqu’elle empêche la personne de fonctionner normalement, qu’elle génère de la souffrance et que ça dure dans le temps. «Nous avons tous des périodes de déséquilibre dans la vie, note l’intervenante, et cet état est normal… si c’est passager.»

Pour Martin Enault, un entrepreneur de 37 ans, l’anxiété était loin d’être passagère: elle s’est immiscée dans sa vie dès l’adolescence et s’y est installée solidement. «Durant ma vingtaine, j’ai fait jusqu’à une crise de panique par jour, confie le chef de l’exploitation chez Felix & Paul Studios. J’ai visité les urgences plus d’une fois. Ça m’a pris trois ou quatre ans pour vraiment comprendre ce qui se passait. J’ai eu le déclic lorsque j’ai consulté l’organisme Revivre: j’ai alors compris que personne d’autre ne pouvait m’aider; c’était à moi de m’aider moi-même.»

Depuis 28 ans, l’équipe de Revivre vient en aide aux gens qui vivent avec la dépression, l’anxiété et la bipolarité, ainsi qu’à leurs proches. «En plus de la pharmacologie et de la psychothérapie, il y a un troisième pilier essentiel pour aider les gens affectés: le soutien social, dit Jean-Rémy Provost, directeur général de Revivre. Les personnes doivent être au centre des décisions prises à leur égard et c’est ce qu’on fait dans les ateliers d’autogestion: on met l’accent sur leurs forces pour les aider à se rétablir.» L’autogestion, ça signifie être en mesure de reconnaître les signes avant-coureurs et de déployer, au bon moment, des outils pour s’aider.

Parce qu’il ne s’agit pas d’enrayer l’anxiété, mais bien de vivre avec et d’en réduire les symptômes et les conséquences néfastes. Car il faut savoir qu’il est possible de se débarrasser d’un trouble anxieux: «Plus la personne consulte rapidement, mieux c’est, précise la psychologue Caroline Berthiaume. On casse ainsi le pattern de l’évitement et on augmente la résilience tout en travaillant sur la confiance et les compétences de la personne concernée.»

Pour Martin Enault, ça s’est traduit par une meilleure hygiène de vie: alimentation, heures de sommeil, de loisirs et de travail, consommation de sucre et de caféine, exercices physiques, tous ces aspects de son quotidien ont été revus… et corrigés. «Ça reste un défi et ça va me suivre toute ma vie», dit-il.

Jeanne, elle, a choisi le yoga, la course à pied et la méditation. Aujourd’hui, elle va bien, mais elle demeure néanmoins consciente de sa vulnérabilité. «Avant, j’avais peur d’avoir peur, déclare-t-elle. C’est terminé, mais je dois constamment vérifier que tous les paramètres sont en place pour que j’aille bien. C’est ma job!»

Qu’est-ce que c’est?

Anxiété

C’est une réponse normale à la perception d’un danger, tel un signal d’alarme. Elle se manifeste par une sensation diffuse de malaise, de détresse, d’impression de danger, et par un sentiment de peur souvent intense.

Anxiété généralisée

La personne qui en souffre s’inquiète de façon chronique et exagérée au sujet de plusieurs événements de la vie courante (santé, travail, relations interpersonnelles, etc.) qui ne sont pas forcément liés entre eux. Ces soucis sont difficilement contrôlables et disproportionnés par rapport à la réalité.

Crise de panique ou trouble panique

Une attaque de panique se caractérise par une peur très intense et soudaine, accompagnée de plusieurs symptômes physiques comme des palpitations, des étourdissements, des nausées, des bouffées de chaleur, des douleurs au thorax, etc. L’attaque de panique atteint généralement son intensité maximale en moins de 10 minutes.

Écoanxiété

Trouble qui implique des sensations persistantes et chroniques d’anxiété liées à des anticipations négatives et des appréhensions de catastrophes climatiques.

Dépression

Maladie mentale qui affecte l’humeur et la perception qu’une personne a d’elle-même, de ses relations avec les autres et de ses interactions avec le monde environnant. Elle entraîne la perte de motivation, de concentration, de sommeil, de plaisir, d’appétit, et peut même mener à des pensées suicidaires.

Stress

Réaction du corps à une menace réelle ou perçue. Cette réaction prépare l’individu à prendre certaines mesures pour l’écarter du danger. Il est néfaste quand il nous accable et donne l’impression qu’il est impossible de régler les problèmes.

Trouble anxieux

L’anxiété devient problématique lorsqu’elle entrave le développement ou qu’elle atteint le fonctionnement général d’une personne. L’évitement des situations angoissantes devient prédominant. On parle alors de «trouble anxieux».

Besoin d’aide?

* Les ateliers J’avance, du mouvement Revivre: javance.revivre.org ou 1 866 REVIVRE.
* Tel-Jeunes: 1 800 263-2266.
* LigneParents: 1 800 361-5085.

Pour en savoir plus

10 questions sur… l’anxiété chez les enfants et les adolescents, Caroline Berthiaume, Éditions Midi Trente.

Les peurs et l’anxiété chez l’enfant, Geneviève Pelletier, Éditions Broquet.

75 trucs & stratégies d’adaptation – pour composer avec le stress, l’anxiété et la colère, Janine Halloran, Éditions Midi Trente.

Photo: Stocksy

 



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