Les chemins du deuil

10 Mar 2021 par Rose-Marie Charest
Catégories : MSN / Psycho / Véro-Article
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La mort fait partie de la vie. Pourtant, on y est bien mal préparé. Le deuil est un processus long et complexe, et on ne peut échapper à la douleur qui l’accompagne.

Comment vivre la perte d’un être aimé? Qu’est-ce que ça implique? On en discute avec la psychologue et conférencière Rose-Marie Charest.

À notre époque, on a l’impression que le deuil ne doit pas prendre trop de temps, qu’il faut vite passer à autre chose. Pourquoi?

Il s’agit surtout d’une intolérance à la douleur, à la nôtre comme à celle de l’autre. Comme si une personne heureuse ne devait jamais souffrir… ce qui est faux, bien sûr. Or, le deuil implique une inévitable douleur, qui évoluera avec le temps et la poursuite de la vie, mais qui doit être vécue plutôt qu’évitée.

La mort fait peur. On pourrait être porté à éviter ce qui nous la rappelle. Et pourtant, le deuil partagé avec authenticité donne du sens à notre vie, à nos relations avec les personnes disparues, et même à la mort. Les rituels ont pour fonction de nous réunir comme êtres humains pour valider cette peine, pas pour la fuir. Prenons le temps de vivre ces moments, en acceptant la peine comme la manifestation d’une relation avec la personne décédée, comme une certaine forme de présence.

De nos jours, on a du contrôle sur tellement de choses que ça devient plus difficile pour nous d’affronter ce qui nous échappe. On ne peut pas zapper un épisode de vie aussi important que la perte d’une personne aimée. On n’a pas de contrôle sur la mort ni sur la peine qui en découle. On sait toutefois que l’acceptation, aussi difficile soit-elle, vaut mieux que la fuite.

Quelles sont les étapes du deuil? Sont-elles les mêmes pour tout le monde?

Le deuil est un processus qui se déroule différemment selon la nature de la relation avec la personne décédée, les événements ayant entouré la mort, la personnalité de la personne endeuillée et de ceux qui l’entourent, son attachement aux autres et à la vie, ses intérêts et ses activités. On peut être plus ou moins préparé à voir mourir quelqu’un, mais c’est toujours une expérience troublante et nos réactions peuvent même nous surprendre. Parmi les étapes à traverser, on peut trouver du déni, de la colère, une discussion intérieure où la personne en deuil tente irrationnellement de «marchander» le retour de l’être aimé, les «si» («si j’avais agi autrement lors de tel ou tel événement, la mort n’aurait pas eu lieu»), parfois de la dépression, puis l’acceptation. L’étape ultime est l’intégration des souvenirs et des émotions concernant la personne disparue en un tout qui nous habite, comme si on poursuivait la relation avec elle, mais de l’intérieur.

Vit-on le deuil différemment selon la personne (conjoint, parent, enfant, amie) qu’on perd?

Absolument. La perte d’un enfant est le plus difficile des deuils, parce que la force de l’amour d’un parent pour son enfant est la plus grande. Sa mort va à l’encontre du cycle de vie et ça crée un fort sentiment d’injustice, souvent même une réaction de révolte. Lorsqu’on perd un conjoint, c’est aussi notre propre vie qui est bouleversée, tant en ce qui a trait au quotidien qu’aux projets ou aux rêves qu’on avait en commun. Lorsqu’on perd un parent, ce n’est pas seulement la personne qu’elle était dans ses derniers moments qu’on perd, c’est tout ce que notre père ou notre mère a représenté dans notre vie. Dans certains cas, la peine est d’autant plus grande qu’il faut aussi faire le deuil du parent qu’on aurait souhaité avoir et qu’on n’a pas eu. Dans tous les cas, le deuil d’une relation harmonieuse sera plus facile à faire que si la relation se caractérisait par le conflit, les blessures, voire les ruptures. Le décès d’une amie, lui, peut être vécu comme une tranche de vie qui prend fin, la perte d’une relation authentique et unique, mais aussi comme le signe qu’à nous aussi, ça pourrait arriver.

Que peut-on faire pour mieux vivre un deuil?

Il n’y a pas de parcours unique. Il importe surtout de rester en contact avec nos propres émotions et de ne pas en avoir peur. La tristesse n’est pas la dépression. La joie peut exister, on peut vivre de bons moments même si on a énormément de peine. Les autres ne remplaceront pas la personne disparue, mais leur présence est néanmoins précieuse. Maintenons des liens, tout en nous accordant des moments de solitude, car on peut en avoir besoin pour pleurer, se souvenir et ressentir la présence malgré l’absence. Il est important de continuer à prendre soin de soi au quotidien même si l’ardeur n’y est pas, de retrouver nos habitudes ou d’en créer de nouvelles, de voir du beau, dans la nature ou autrement, de passer à l’action pour résoudre des problèmes, de maintenir nos engagements en respectant notre rythme. Les autres ne veulent pas se sentir impuissants; ils seront heureux de nous rendre service. On n’hésite donc pas à leur demander de l’aide.

Est-ce normal d’avoir un chagrin qui perdure? Doit-on s’en inquiéter?

Le fait que le chagrin dure n’est pas anormal. S’il est vrai que la première année après un décès permet de compléter un cycle, la deuxième n’est pas exempte du sentiment de vide créé par la perte. Ce qui importe, c’est de voir s’il y a une évolution et si l’énergie revient, de même que la capacité de reprendre nos activités, d’avoir du plaisir, de réaliser des projets. Il faut s’inquiéter si le sommeil est perturbé, qu’on se sent de plus en plus fatigué, que l’appétit ne revient pas, que l’intérêt pour ce qu’on aimait a disparu, qu’on est irritable, constamment triste et qu’on a tendance à s’isoler ou à fuir dans une quelconque forme de consommation. Le deuil n’est pas une maladie, mais il peut mener à des complications psychologiques et même physiques. Il y a donc lieu de voir ce qui peut nous aider à prévenir de telles complications ou à les résoudre, au besoin. Il ne faut pas perdre de vue que le deuil n’arrive pas seul. Il est souvent accompagné d’un changement de vie, de nouvelles responsabilités, notamment en ce qui a trait au règlement de la succession, ce qui exige beaucoup d’énergie. Il peut donc en découler un épuisement qui aggrave la réaction de deuil.

Quand devrait-on demander de l’aide?

On est parfois mauvais juge de notre propre condition. C’est pourquoi il est bon d’en parler à une personne neutre et compétente – comme un médecin, un psychologue ou un autre professionnel de la santé –, qui nous aidera à faire la différence entre ce qui passera avec le temps et ce qui nécessite une intervention.

Il ne faut surtout pas tomber dans le piège de vouloir s’en sortir tout seul à tout prix ou, pire encore, de cultiver notre souffrance comme une preuve d’amour envers la personne décédée. Que nous aurait-elle conseillé si elle était encore vivante? Qu’aurait-elle voulu pour vous? Même les enfants très malades se préoccupent du bien-être de leurs parents et ne souhaitent surtout pas être la cause de leur détresse.

En quoi le deuil est-il différent pour une aidante naturelle?

Les aidants naturels sont les plus susceptibles d’être déjà épuisés avant même la mort de leur proche. Au moment du décès, ils ressentent une variété d’émotions: de la culpabilité pour tout ce qu’ils n’ont pas fait, même s’ils ont fait énormément de choses, et de la culpabilité aussi de se sentir soulagé de l’énorme responsabilité qui leur incombait. Aider leur proche prenait tellement de place dans leur vie que le vide est immense. Ils se sont tellement perdus de vue qu’ils ne savent plus ce qu’ils aiment, ce qui leur fait du bien, ce qui les intéresse. En ce sens, leur vie est à reconstruire. Ça peut être une occasion pour eux de réapprendre à se connaître, d’être à l’écoute de leurs propres besoins et envies.

Comment parler de la mort à un enfant?

Ça dépend évidemment de l’âge de l’enfant, de la nature de la relation qu’il avait avec la personne décédée, de son attachement envers elle, de sa peine et de sa manière de l’exprimer. On devrait surtout écouter ses questions et y répondre avec des mots qu’il est en mesure de comprendre. Les très jeunes enfants ne comprennent pas le concept de mort. On doit toutefois faire attention aux analogies avec le sommeil. «Il est parti dormir pour toujours» pourrait leur faire craindre de s’endormir.

Comment aider une proche à surmonter son chagrin?

Surtout, on ne doit pas tenter de la consoler. Permettre à l’autre de vivre ses émotions, de les nommer et de les partager avec nous est assurément la meilleure façon de l’aider. On ne doit pas avoir peur de lui rappeler la personne perdue. Parler de cette personne avec elle, c’est lui redonner une forme de vie, la rendre présente. C’est bénéfique, que ça la fasse pleurer ou non. Les signes concrets d’affection – comme apporter des plats cuisinés – peuvent remplacer les mots difficiles à dire. Il faut aussi pouvoir tolérer les silences, car le deuil se vit beaucoup dans les souvenirs qui surgissent et qui nous habitent. On devrait également être à l’écoute du besoin de solitude, qui n’est pas le même pour tous, et savoir être présent, même à distance. Les phrases comme «je suis là si tu as besoin de moi» ne suffisent pas. Il faut des gestes, une présence sous différentes formes, un respect de la manière dont l’autre veut et peut vivre son deuil.

Reprendre le cours de sa vie… sans pour autant oublier

Le processus du deuil permet d’intérioriser la mémoire de la personne décédée, à tel point qu’on a l’impression de la porter en nous partout où on va. Graduellement, on reprend notre propre vie, souvent en lui donnant un sens nouveau. On continue de vivre pleinement non pas pour oublier l’être disparu, mais pour le garder vivant à travers les gestes et les expériences qui nous le rappellent. On peut, par exemple…

  1. Parler de la personne aimée.
  2. Se servir d’objets tangibles pour symboliser son existence (photos, vidéos, bijoux, etc.).
  3. Créer quelque chose en son honneur, comme un mémorial sur Internet.
  4. Aller manger ou prendre un café dans un endroit qu’on fréquentait ensemble.
  5. Aimer et profiter de la vie

Faire son deuil en plein confinement

Les deuils vécus pendant la période de confinement se compliquent du fait qu’on n’a pas pu faire nos adieux. Sans compter que, parfois, on ne sait pas exactement comment le défunt a vécu ses derniers moments. Et qu’on n’a pas pu se réunir pour célébrer sa vie. Parmi les moyens qui peuvent faciliter le deuil, on peut…

  1. Écrire à la personne disparue pour lui exprimer ce qu’on aurait souhaité lui dire de vive voix.
  2. Prendre le temps de se souvenir des moments vécus avec elle avant la pandémie.
  3. Partager notre peine avec des personnes ayant vécu le même type de restrictions.
  4. Faire part aux autorités de notre expérience de deuil en période de confinement, afin d’influencer la fin de vie d’autres personnes.

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Photos: Stocksy



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