Neutralité corporelle (ou cesser de se soucier se son corps)

diverstié corporelle
08 Juin 2020 par Elisabeth Massicoli
Catégories : Psycho / Véro-Article
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S’acharner à aimer son corps, c’est out! Si on essayait maintenant… de s’en foutre complètement? Zoom sur le mouvement appelé "neutralité corporelle."

Imaginez tout le temps qu’on gagnerait, les soucis qui disparaîtraient, notre confiance en soi qui monterait en flèche si, du jour au lendemain, on cessait d’accorder autant d’importance à notre apparence, à notre enveloppe corporelle. Fini, les conversations sur les régimes inutiles, les moments passés à nous scruter dans le miroir, les nuits d’insomnie avant nos vacances à la plage en bikini!

Trop beau pour être vrai? Peut-être. Mais les activistes du mouvement body neutrality (un terme qu’on pourrait traduire par «neutralité corporelle») croient que c’est en pensant moins – voire pas du tout – à l’aspect de notre corps qu’on fera contrepoids aux standards de beauté inatteignables véhiculés de toutes parts… et à tous les problèmes qu’ils engendrent. Exploration de cette intéressante proposition.

Diversité et unicité

Le terme body positivity a été popularisé avec l’ascension du mouvement pour l’acceptation des corps gros, lequel a débuté dans les années 1960. Il puise donc ses racines dans la communauté des activistes de taille forte, dont les batailles révélées au grand public au cours des dernières années grâce aux réseaux sociaux sont majoritairement livrées par des femmes de couleur ou handicapées.

En soi, il s’agit d’un très beau mouvement. Son but? Mettre de l’avant la diversité et l’unicité des corps, augmenter la visibilité et l’estime de soi des gens aux morphologies atypiques, et enfin, déconstruire le regard critique qu’on porte sur les silhouettes qui s’écartent des standards de beauté eurocentriques. Cela dit, certains avancent que l’essence du concept a été diluée depuis à force de mots-clics mal ou surutilisés, d’entreprises à la recherche de profits et de pseudo-activistes ou influenceurs qui surfent sur la vague d’un mouvement dont les enjeux leur échappent.

Même s’ils ont contribué à sa diffusion initiale, les réseaux sociaux, la promotion de produits et les mots-clics ont bientôt fait de dénaturer le mouvement radical, lancé à l’origine pour contrer la discrimination des corps marginalisés. Le body positivity est maintenant devenu un argument de vente pour le moins paradoxal. Au cours des dernières années, on a vu apparaître des gaines amincissantes, des thés détox, des programmes de perte de poids et des produits amaigrissants soi-disant body positive. De quoi nous faire soupirer!

Les dérives du #BoPo

«Le mouvement body pos a perdu son sens profond en devenant mainstream, dit Gabrielle Lisa Collard, militante contre la grossophobie. Ce n’est pas mauvais en soi qu’on parle de body positivity à gauche et à droite – tant mieux si ça aide une personne ou deux à aimer son corps un peu plus! Reste qu’au départ, ce mouvement a été créé par des femmes pour revendiquer le droit d’exister sans correspondre aux standards de beauté, et non pas pour célébrer les corps minces, blancs, valides – bref, les corps déjà considérés comme acceptables.»

La journaliste et auteure du blogue dix octobre affirme qu’à force de mots-clics et de slogans invitant tout le monde à s’aimer éperdument, le message a perdu son essence. «Les compagnies tentent de nous faire croire qu’accepter son corps, ça veut dire le couvrir constamment d’éloges, de bijoux et de paillettes. C’est irréaliste, surtout dans la société dans laquelle on vit, qui punit encore les corps différents.»

Si la version édulcorée du body positivity semble désormais inclure (presque) tous les corps, elle ne résonne pas chez tout le monde. Certains la trouvent trop englobante et lui préfèrent les expressions fat positivity ou fat acceptance. Dans une récente entrevue publiée dans le journal Metro britannique, la blogueuse, auteure et activiste Stephanie Yeboah affirmait que «le mouvement body positivity d’aujourd’hui n’est plus axé sur les personnes grosses. C’est devenu un autre espace pour les personnes minces de valoriser leur corps, dans une société qui les valorise déjà».

D’autres critiquent le côté trop restrictif du #BoPo et estiment que les principes du mouvement sont inatteignables pour le commun des mortels, voire dangereux pour ceux et celles qui, malgré leurs efforts, n’arrivent pas à entretenir de forts sentiments positifs à l’égard de leur apparence corporelle. Comme le souligne Jes Baker, auteure, blogueuse et conférencière qui s’intéresse notamment à la libération du corps: «Même si on remplace la haine obsessionnelle envers notre corps par un amour obsessionnel, on reste quand même dans l’obsession.»

diversité corporelle

Entre paraître et être

C’est dans ce contexte que le mouvement body neutrality vient changer la donne. L’expression s’est récemment popularisée grâce aux réseaux sociaux et aux militants, mais aussi avec l’aide de l’actrice et activiste britannique Jameela Jamil, révélée au grand public dans la télésérie américaine The Good Place.

Ayant souffert de troubles alimentaires et de dysmorphie corporelle en début de carrière, l’actrice a fait du body positivity, puis du body neutrality, son cheval de bataille. Au cours des derniers mois, Jamil a parlé publiquement, et sans filtre, d’acceptation de soi, de libération des corps, et a même osé s’attaquer à des géants de l’industrie de la perte de poids. En réaction à sa prise de position, Instagram a changé sa politique concernant les publicités faisant la promotion de produits minceur.

Jamil n’est certainement pas la première à sortir les griffes à ce sujet, mais de tels messages se font plutôt rares à Hollywood, surtout lorsque, comme les siens, ceux-ci s’adressent à de très nombreux fans à travers le monde. Commentant une de ses récentes publications sur Instagram, Jamil explique comment elle perçoit le body neutrality: «On se déconnecte de notre apparence extérieure et on plonge directement dans notre cœur et notre tête. Parfois, aimer quelque chose qu’on a détesté pendant si longtemps représente trop de travail. Et c’est trop intimidant comme défi. L’amour est une émotion difficile à ressentir quand toute la société nous dit de nous haïr. La neutralité, c’est ignorer notre apparence. […] C’est essayer d’utiliser le temps qu’on aurait consacré à penser à la nourriture ou à notre cellulite de façon constructive et bonne pour notre santé mentale.»

En bref, être body neutral implique de se concentrer sur ce qu’on est plutôt que sur notre apparence corporelle. Dans un monde idéal, notre physique ne devrait avoir aucun impact sur notre état d’esprit, sur notre manière de se définir et, surtout, sur comment on nous traite en société. Une vision différente du body positivity, dont la version actuelle laisse sous-entendre qu’on devrait simplement aimer ce dont on a l’air.

Selon Gabrielle Lisa Collard, donner moins de valeur au «paraître», et plus à l’«être», a tout d’une excellente idée. «Mais il est important de comprendre que, pour certaines personnes, accepter son corps et y penser moins est plus difficile. Pas par manque de volonté ou de confiance, mais parce que la société leur rappelle sans cesse leur différence, en invalidant leur existence au passage.» Selon elle, être conscient de ses privilèges lorsqu’on aborde le body positivity ou le body neutrality est essentiel.

Un juste milieu

On se pose quand même la question: est-il utopique de penser à son corps seulement comme un véhicule sans grande importance? Selon la Dre Stéphanie Léonard, psychologue et fondatrice de la plateforme BienAvecMonCorps, la réponse est oui. «Notre apparence corporelle, c’est quand même la façon avec laquelle on se présente au monde. Ça inclut notre regard, notre sourire, ça fait partie de nous, qu’on le veuille ou non. Arrêter d’y penser est invraisemblable. Mais essayer de moins s’y attarder, de se valoriser par autre chose que notre corps, est fondamental. Le but est d’arriver à un équilibre, à un juste milieu, où on peut se sentir belle et bien dans notre corps sans nous écrouler lorsqu’on a une mauvaise journée, parce que notre confiance en soi ne dépend pas seulement de notre joli minois.»

Même son de cloche chez Andrée-Ann Dufour Bouchard, nutritionniste et chef de projets à ÉquiLibre, un organisme qui lutte contre les problèmes liés au poids et à l’image corporelle. Pour atteindre cet équilibre, elle propose quelques trucs: cultiver la gratitude, se désabonner des comptes Instagram ou Facebook qui font la promotion de standards inatteignables, puis établir des limites avec notre entourage concernant le discours sur le poids et l’apparence physique: «Notre corps est une machine incroyable qui non seulement nous permet de nous déplacer, mais aussi de pratiquer nos activités favorites, d’embrasser nos proches et de ressentir une gamme de sensations plaisantes. C’est sur toutes ces belles choses qu’on devrait d’abord et avant tout se concentrer… peu importe le nouveau mot-clic à la mode!»

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Photos: Stocksy



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  1. claude denis dit :

    j aime autant celle du milieu que les 2 autres le corps de la femme est extraordianire

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