Pensée positive: quand ça devient toxique!

07 Oct 2020 par Elisabeth Massicoli
Catégories : Psycho / Véro-Article
Icon

Après avoir vanté les mérites de la pensée positive durant des années, on s’aperçoit aujourd’hui que cet optimisme forcé entraîne des effets pervers. Le point sur la positivité toxique

« Ça va bien-en-en-en-en, même quand il pleut, le soleil me tend la main», chantait Kathleen sur une mélodie entraînante, en 1993. Mais, outre ces jolies paroles de chanson, est-ce que l’expression «ça va bien» – ou le fameux «ça va bien aller», qu’on a entendu à profusion au cours des derniers mois – nous fait vraiment tant… de bien?

La positivité… toxique?

Être positif, en soi, est une bonne chose. Cette qualité nous permet de passer à travers les épreuves de la vie avec optimisme, en anticipant des scénarios qui nous plaisent, qui nous rassurent. Là où le bât blesse, c’est quand cette positivité n’est pas ancrée dans la réalité, de telle sorte qu’on oublie d’évaluer la situation en tenant compte de toutes ses facettes et de toutes les possibilités.

«Je parle pour ma part d’optimisme réaliste et d’optimisme irréaliste, dit Josée Savard, psychologue, chercheuse et professeure à l’Université Laval. S’il est confronté à un évènement difficile, un optimiste irréaliste imaginera seulement un scénario où tout va bien aller, alors qu’un optimiste réaliste considérera les divers scénarios possibles, tout en souhaitant un dénouement positif.» La psychologue donne comme exemple la réception d’un diagnostic de cancer: dans un tel cas, il faut se permettre d’envisager les effets secondaires des traitements, les récidives, voire la non-guérison… même si on espère que tout ira pour le mieux!

La ligne est donc plutôt mince entre la positivité tout court et la positivité toxique. Qu’est-ce qui les distingue? «Je vois la pensée positive et la pensée négative sur un continuum, répond Mme Savard. D’un côté, on n’imagine que le positif. De l’autre, seulement le négatif. Le but, c’est de trouver un équilibre entre les deux, le juste milieu.» Elle souligne ainsi qu’il est important de ne pas tomber dans l’angoisse en ressassant sans cesse des scénarios catastrophes.

Vieux dictons et formules creuses

Quand un ami, un membre de notre famille ou un collègue nous a fait part de son mal-être, on a tous déjà eu le réflexe de répondre par une formule creuse, du genre: «Un de perdu, 10 de retrouvés!» «Rien n’arrive pour rien.» «Tout finit toujours par passer.» Or, cette façon plutôt maladroite d’essayer de remonter le moral à notre interlocuteur est l’un des aspects de la positivité toxique.

«Utiliser une phrase toute faite ne permet pas à l’autre de s’exprimer comme il le voudrait, affirme Pascale Brodeur, psychologue à la Clinique de psychologie cognitive, à Québec. Ça coupe court à la conversation, ça invalide ses sentiments. Avant d’y aller d’un mot réconfortant ou d’un conseil, on peut demander à notre confident s’il est prêt à le recevoir.» Selon la spécialiste, une personne éprouvée qui entend ces vieux dictons après avoir tenté de se confier peut se sentir encore plus seule, incomprise, peu importante et sans soutien social.

«L’écoute est quelque chose qui se perd, estime Josée Savard. Pourtant, lorsqu’une personne est en détresse, c’est souvent un des meilleurs moyens de l’aider, surtout si elle nous explique comment mieux la supporter dans l’épreuve.»

Un réflexe bienveillant?

Bien entendu, la méchanceté est rarement présente lorsqu’on lance un «ça va bien aller» à quelqu’un qui nous est cher. Mais, contrairement à ce qu’on pourrait croire, la bienveillance non plus! «L’approche peut être empathique, mais comme on est d’abord motivé par nos propres émotions, on tente d’amoindrir notre malaise ou notre souffrance vis-à-vis celle de l’autre avec ces phrases toutes faites, souligne Pascale Brodeur. Certaines personnes utilisent aussi la positivité toxique lorsqu’elles n’ont pas envie de mieux comprendre la réalité de celui ou celle qui exprime son mal- être. En d’autres mots: elles ne veulent pas vraiment l’aider.»

Josée Savard affirme pour sa part que, dans la société où nous évoluons, on a encore beaucoup de mal à supporter l’incertitude. «C’est culturel, c’est plus fort que nous, estime-t-elle. En général, on déteste ne pas savoir ce qui nous pend au bout du nez. Dans nos vies, on valorise beaucoup le contrôle et ça nous mène à la pensée positive, qui est une tentative de se rassurer.»

La chercheuse constate cependant que la pensée positive n’a pas l’effet miraculeux qu’on lui attribue. «Sur le coup, se dire – ou se faire dire – que “ça va bien aller” peut nous réconforter, mais plus on tente de chasser les pensées négatives, plus elles nous obsèdent. En se permettant d’envisager ce qui pourrait mal se passer, on évite justement cet effet boomerang. La stratégie d’évitement qu’est l’optimisme irréaliste ne fonctionne pas: il faut affronter nos angoisses pour éviter qu’elles reviennent nous hanter autrement ou avec encore plus de force.»

Écoute active et regard lucide

«Il faut faire de la place à nos sentiments négatifs et à ceux des autres», conseille Pascale Brodeur. Lorsqu’on tente d’aider une personne en détresse, on prend donc soin d’éviter les phrases toutes faites et d’aiguiser notre écoute. Dans le cas où c’est nous qui sommes aux prises avec une situation difficile, on essaie tout d’abord de poser un regard lucide sur le contexte.

«Une fois qu’on l’a étudié dans sa globalité et qu’on arrive à tolérer les scénarios négatifs qui risquent de surgir, on peut alors se concentrer sur le positif d’une façon saine, sans nier les aspects potentiellement néfastes», explique Pascale Brodeur. À ce propos, la psychologue donne l’exemple d’une course: «Si je suis certaine de perdre, je ne m’y inscrirai même pas. Mais si je crois pouvoir arriver la première – même en ayant envisagé la possibilité de perdre mon pari –, je vais participer. J’aurai donc plus de chances de gagner!»

Si on a nous-même besoin d’être épaulée, on fait appel à quelqu’un de confiance, avec qui on pourra partager notre peine. D’où l’intérêt de bien cibler notre interlocuteur! «Il y a des personnalités moins empathiques que d’autres, admet Mme Brodeur. Il faut choisir un confident qui fera en sorte qu’on se sente écoutée et libre de nous vider le cœur sans être jugée.»

Josée Savard ajoute qu’on peut aussi informer notre confident de ce à quoi on s’attend au cours de la conversation. «On peut exprimer à l’autre la façon dont on souhaite être entendue, être aidée. Ça se dit qu’on a juste envie de parler de ce qu’on vit, sans recevoir de conseils ni d’encouragements vides de sens!»

Et si on se parlait… pour vrai?

«J’sais pas quoi t’dire…»

Voici quelques suggestions pour remplacer certaines phrases creuses – hélas surutilisées –, afin que notre interlocuteur se sente plus écouté et libre de partager son vécu.*

Au lieu de… «Tu vas passer au travers!»
On peut dire… «Je sais que c’est difficile, mais j’ai confiance en tes capacités.»

Au lieu de… «Arrête d’être négatif!»
On peut dire… «Tu as le droit de ne pas bien aller.»

Au lieu de… «Regarde le bon côté des choses!»
On peut dire… «La situation est complexe, mais je suis là pour toi.»

Au lieu de… «Ça pourrait être pire!»
On peut dire… «On a tous de mauvaises passes et c’est normal. Comment puis-je te rendre la vie plus facile?»

* Inspiré de propos cités par l’entreprise Tanglaw Mental Health, un service philippin de consultation en santé mentale.

 

À lire aussi:

 

Photo principale: Stocksy



Catégories : Psycho / Véro-Article
0 Masquer les commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ajouter un commentaire

Magazine Véro

S'abonner au magazine