Pour en finir avec le devoir conjugal

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30 Sep 2019 par Véronique Alarie
Catégories : Psycho / Véro-Article
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De plus en plus de femmes – surtout des jeunes mères en couple hétérosexuel – déplorent qu’encore aujourd’hui, le devoir conjugal demeure bien présent. Et si on changeait la donne?

En octobre 2017, la chanteuse P!nk lançait Beautiful Trauma qui, à l’échelle planétaire, allait devenir le troisième album le plus vendu de l’année. Pourtant, au cours de ce mois-là, de nombreux médias parlaient d’elle pour une toute autre raison… Lors d’une entrevue avec le quotidien britannique The Guardian, la musicienne venait en effet d’admettre avoir déjà connu une panne de désir d’une durée d’un an, période durant laquelle elle n’avait pas fait l’amour avec son mari, le pilote de motocross Carey Hart. Il n’en fallait pas plus pour que la toile s’affole et que la nouvelle soit abondamment relayée, ouvrant la voie à un torrent de commentaires hostiles: «Quelle narcissique!»; «En agissant ainsi, tu pousses délibérément ton mari vers quelqu’un d’autre!».

Des réactions franchement désolantes, puisque l’aveu de P!nk visait justement à nommer une réalité et à la valider auprès d’innombrables couples qui traversent des épisodes semblables… Plutôt que de s’en prendre à la soi-disant trop faible libido des femmes, ne serait-il pas temps de se renseigner davantage sur la question?

L’éléphant dans la pièce

Heureusement, d’autres voix souhai­ tant changer le discours ambiant se font de plus en plus entendre. Celle de Julie Rouvier, par exemple.

«J’ai accouché de ma première fille il y a six ans, alors que je terminais mon baccalauréat en sexologie, et j’ai moi même vécu une baisse de libido en période post­-partum, raconte-­t-­elle. En faisant des recherches, j’ai cependant découvert que les ressources sur le sujet étaient quasi inexistantes et que les femmes étaient bien peu accompagnées sur ce plan.» Elle en a donc fait son champ d’expertise, histoire d’aider d’autres jeunes mamans à retrouver de la complicité, de l’épanouissement et du plaisir dans leur vie sexuelle. Tout ça en s’émancipant du sentiment de culpabilité inhérent à la notion de «devoir» conjugal.

Afin de les accompagner au mieux de ses compétences, elle en a sondé 1000 l’an dernier. Même en sachant fort bien qu’elle s’aventurait en terrain miné, elle a été consternée en compilant les réponses reçues. Pas moins de 72 % de ces jeunes mères se disaient insatisfaites sexuellement. Ce qui les motive le plus fréquemment à faire l’amour? «Parce que ça fait longtemps qu’on ne l’a pas fait» et «Pour faire plaisir à mon conjoint»… La majorité des participantes au sondage ont dit avoir des relations sexuelles deux ou trois fois par mois. Et 93,5 % soulignaient que leurs rapports avaient diminué depuis l’arrivée des enfants.

Ce constat a incité Julie Rouvier à mettre sur pied le groupe Facebook La place des F.A.M. (Femmes­ Amantes­ Mères), qu’elle décrit comme un «safe space où les femmes peuvent échanger et constater qu’elles sont loin d’être seules dans leur situation» et où elle transmet son savoir sur la sexualité périnatale. Elle blogue aussi sur la populaire plateforme TPL Moms.

«Je n’encouragerais jamais personne à se forcer à faire l’amour pour faire plaisir à l’autre, souligne­-t-­elle. En revanche, s’il est important pour toi de retrouver du plaisir dans la sexualité, sache qu’il n’y a pas de remède miracle ni de potion magique, mais que oui, il y a des pistes de solutions, et que oui, on peut agir sur certaines choses dans ton quotidien qui vont aider à laisser plus de place à la libido.»

Symptôme d’une société pas si égalitaire?

De son côté, Mélanie Couture (ancienne sexologue-­éducatrice devenue humoriste) présente depuis peu la conférence Sexe, love et crise de bacon, destinée aux jeunes parents qui ont trop de broue dans le toupet pour se retrouver sous la couette (melaniecouture.com).

Pour elle, les discussions liées à la charge mentale et émotionnelle qui ont cours depuis quelques années découlent de l’actuelle prise de conscience des femmes à propos du devoir conjugal: «Je crois que c’est un effet secondaire. Dans les témoignages que je reçois, ce qui ressort, c’est que lorsque les femmes se sentent débordées et épuisées, la première chose qui prend le bord, c’est leur vie sexuelle. D’ailleurs, selon des études récentes, la panne de désir serait de moins en moins associée à quelque chose d’hormonal, et de plus en plus à des facteurs environnementaux et psychosociaux.» (Voir l’encadré Une problématique systémique, plus bas.)

[À lire: Charge mentale: le fardeau invisible des mères]

Cela dit, il est malheureusement très récent, dans l’histoire de l’humanité, que les femmes sont libres de refuser d’avoir des relations sexuelles avec leur conjoint: «À l’origine, le devoir conjugal a été imposé par les religions qui cherchaient à ce que les fidèles se reproduisent et se multiplient, rappelle Mélanie Couture. Et il n’y a pas si longtemps, l’homme avait un droit acquis sur le corps de sa femme: au Canada, le viol conjugal n’a été inscrit au Code criminel qu’en 1983!»

Un bien triste héritage, qu’on traîne encore comme un boulet. «Aujourd’hui, les femmes semblent être passées de “Je dois du sexe à mon conjoint parce que Dieu le veut” à “Mon conjoint a une érection, je me sens donc obligée de faire l’amour pour être une bonne blonde et lui éviter tout inconfort”, déplore Mme Couture. Avec ma conférence, je viens dire aux couples que moi, je suis une bonne blonde, mais que je ne suis pas responsable de l’érection de mon chum pour autant. Qu’il y a des phases dans la vie d’un couple, que c’est normal que la libido fluctue et que la responsabilité d’une bonne vie sexuelle ne devrait pas reposer sur les épaules d’un seul partenaire au sein du couple.»

Ce que peut faire le conjoint

Julie Rouvier insiste elle aussi sur l’implication essentielle des deux conjoints qui souhaitent redonner du pep à leur vie sexuelle: «Je propose à mon groupe Facebook des discussions et des exercices à faire à deux, afin que l’homme – souvent celui qui souhaiterait avoir davantage de relations sexuelles – prenne conscience de ce qu’il peut faire pour aider sa conjointe à retrouver l’envie de faire l’amour. Il doit réfléchir à des moyens d’alléger sa tâche au quotidien, d’être plus présent pour elle, de l’aider à prendre plus de temps pour se reposer… On mise beaucoup sur la communication, car en vérité, on reste très pudiques quand il s’agit de parler de sexualité, même au sein d’un couple. Bien des femmes craignent d’aborder certaines choses avec leur amoureux, comme de lui faire comprendre qu’il n’a pas encore développé au mieux ses compétences sexuelles.» À ce sujet, rappelons que dans les couples hétérosexuels, 95 % des hommes atteindraient toujours l’orgasme, contre 65 % des femmes.

Un tel constat pourrait sans doute être lié au fait qu’on s’obstine à prétendre qu’une sexualité épanouie passe forcément par la pénétration. «Or, il existe beaucoup d’autres choses à faire qui sont beaucoup plus plaisantes pour la femme, notamment autour du clitoris… Je crois qu’il est temps qu’on aborde la sexualité de façon beaucoup plus globale et qu’on mette davantage de l’avant le plaisir des femmes!» conclut la blogueuse.

Exit la comparaison

Le devoir conjugal est encore si présent dans la psyché collective qu’on ne peut s’empêcher de se questionner sur la fréquence des rapports intimes de nos voisins ou encore sur la moyenne nationale, histoire de savoir où on se situe comparativement aux autres! Un exercice contreproductif, si on en croit l’humoriste et conférencière Mélanie Couture: «Aucune moyenne n’est plus valable qu’une autre. Et un couple qui ne veut pas faire l’amour souvent et qui ne fait pas l’amour souvent est un couple en santé sexuelle. Permettons- nous d’avoir notre propre définition de la sexualité sans se comparer.»

Une problématique systémique

Dans son essai Le principe du cumshot (VLB, 2017), la journaliste Lili Boisvert se désole que la libido des hommes soit «massivement et continuellement entretenue» à l’aide de stimuli sexuels et visuels, tandis que celle des femmes est pour sa part laissée en plan: «Il serait pourtant bien plus productif de stimuler le désir des femmes avant les relations sexuelles, au quotidien, comme on le fait pour les hommes, au lieu de chercher à faire réagir leur corps à froid, argue-t-elle. […] Quand on prescrit aux femmes d’explorer leur corps, on individualise la problématique sociale de la disparité orgasmique. Plutôt que de s’intéresser aux raisons profondes qui font que les femmes ont moins d’orgasmes que les hommes, on fait comme si c’était la faute de ces dernières, en tant qu’individus: si une femme a de la difficulté à atteindre l’orgasme, c’est qu’elle n’aurait pas suffisamment exploré son corps.»

Envie de renouer avec la pénétration?

L’an dernier, un sondage mené dans le cadre d’une étude de l’Université de Guelph indiquait que 29 % des Canadiennes questionnées souffraient de sécheresse vaginale, et 17 % de douleurs vaginales. «Des mois, voire des années après une grossesse et un accouchement, certaines femmes éprouvent des douleurs très vives au moment de la pénétration, souligne la blogueuse Julie Rouvier. Et comme les hommes approchent souvent leur conjointe de la même façon pour avoir des relations sexuelles, cette routine un peu machinale peut s’avérer très anxiogène pour ces femmes, qui deviennent tendues et refusent leurs avances de peur d’avoir mal.»

Bien sûr, recourir à de la physiothérapie périnéale et à du lubrifiant peut contribuer, dans une certaine mesure, à faciliter la partie «mécanique» de la pénétration. «Mais il faut surtout que le cerveau de la femme réapprenne à associer la sexualité au plaisir», mentionne Mme Rouvier. L’idéal serait donc que les partenaires commencent par se manifester de la tendresse quotidiennement (par des massages, par exemple), tout en se promettant de n’attendre rien d’autre en retour: «L’affection ne doit pas être accordée seulement dans le but d’obtenir une pénétration, mais bien pour se retrouver comme couple! En multipliant les gestes d’attention et en y soustrayant toute forme de pression, il deviendra plus facile d’en venir éventuellement à des caresses sexuelles puis de renouer, une étape à la fois, avec la pénétration.»



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