Simon Boulerice : Couper les étiquettes

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14 Sep 2022 par Simon Boulerice
Catégories : MSN / Oser être soi / Psycho / Véro-Article
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Selon Simon Boulerice, pour être proprement nous-même, mieux vaut couper les étiquettes qu’on s’impose.

Cette semaine, au terme d’une conférence que je donnais dans une classe du secondaire, un élève de 15 ans m’a dit: «Vous semblez tellement être vous-même!»

J’ai souri et je me suis revu à son âge, bancal et incertain, suivant religieusement le troupeau et apeuré à l’idée de m’en éloigner. Attardons-nous un moment à ma pelure: j’aimais les vêtements uniques et colorés, ceux de seconde main, et pourtant je dévalisais les boutiques tacitement indiquées par mon époque. Mes vêtements – beiges, terre cuite, bleu marin, Point Zero – semblaient être une loi à respecter. Le matin, je m’habillais en preppy comme on enfile un uniforme inapproprié. Un costume. Dès que je rentrais, je me changeais – je retirais l’armure qui achetait la paix – et me réconfortais dans mes cotons ouatés à motifs de chats.

Mais c’était une armure de pacotille. Toute mon adolescence, j’ai été un authentique faux. Dès mon entrée au secondaire, j’ai respecté la chaussure en vogue. D’aucuns portaient des Docs, ces souliers en cuir bordés d’une mince corde jaune en pointillé. Moi, je me procurais la réplique, moins coûteuse. Les faux Docs aubergine, en similicuir, avec une corde jaune en caoutchouc. Je me répétais alors: «Tout va bien du moment qu’on ne touche pas la corde. Si on la touche, je suis dévoilé au grand jour. Je suis un fraudeur.»

Puis, en 4e secondaire, c’étaient les chandails Tommy Hilfiger la nouvelle loi. Gars ou filles, tout le monde en portait. Souvenir prégnant: dans un marché aux puces, le Super Marcado de Greenfield Park, j’en trouve un horriblement faux, jaune et indigo, très bon marché. Je l’achète. C’est une copie rugueuse, au tissu à la texture gaufrée. Je dois porter un t-shirt neutre en dessous pour éviter de me détruire la peau du torse. Cette parodie de Hilfiger est nettement moins crédible que celle de mes Docs, mais je crois que mes camarades de classe n’y verront que du feu. Faux: je suis finalement démasqué en plein cours d’arts plastiques. Manon faufile sa main dans mon col et décrète: «Ce n’est pas un vrai. Regarde l’étiquette!»

Mon étiquette trahissait peut-être alors mon imposture, mais aujourd’hui, les étiquettes, dès qu’elles m’agacent – la peau ou la liberté d’être –, je les coupe. J’irradie mille fois plus dans mon chandail au hibou scintillant que je surexploite sur les plateaux de tournage. Je porte ce qui me chante. Et sous cette pelure, par osmose, j’ai l’impression d’être au plus vrai de mon authenticité.

Le soir de cette conférence où un ado m’avait complimenté sur ma transparence, je me suis retrouvé à participer au lancement de Trait d’union, un recueil de lettres manuscrites chapeauté par Interligne (auparavant Gai Écoute), dont je suis un des trois co-porte-paroles. Il s’agissait d’un projet de correspondance intergénérationnelle LGBTQ+: la mémoire de toute une communauté assoiffée de partage. Je lisais des lettres de deux jeunes queers en compagnie d’Yves Jacques, qui se chargeait de lire les mots des correspondants plus âgés. Et au milieu de cet échange, les larmes me sont montées aux yeux. J’écoutais Yves lire les mots d’un homme qui cachait son homosexualité, de peur de perdre son emploi et l’amour de sa famille. Un homme qui mentait sur son étiquette. Et plus loin, après avoir avoué qu’il avait esquissé plusieurs brouillons avant de livrer sa lettre finale, il disait faire enfin la paix, 52 ans plus tard, avec les blessures de sa jeunesse voilée de honte et de culpabilité. Puis le jeune queer vingtenaire, venu plus rapidement à sa version la plus à jour de sa nature (peut-être grâce à l’époque dans laquelle il s’inscrit), concluait ainsi sa lettre: «N’oublie jamais que tout peut s’écrire.»

Tout peut s’écrire, oui. Et tout peut se révéler, peu importe le temps que ça exige et le nombre de brouillons avant d’arriver à notre version «propre». Pour être proprement nous-mêmes.

Tout peut se porter aussi. Et si l’étiquette t’agace le bas de la nuque, coupe-la. Tes mouvements n’en seront que plus libres. Appréciez mon aisance quand je joue la poule.

À propos

Simon Boulerice est romancier, dramaturge, poète, scénariste, chroniqueur, comédien et metteur en scène. Il est également co-porte-parole d’Interligne (auparavant Gai Écoute) et de la Fondation Maison Théâtre.



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