Hyperphagie boulimique: je mange tout le temps

26 Mai 2020 par Chantal Tellier
Catégories : Santé / Véro-Article
Icon

Manger ses émotions? Ça arrive à tout le monde. Mais quand ce comportement se répète régulièrement et qu’on se sent impuissante devant la nourriture, on parle alors d’hyperphagie boulimique. Il s’agit d’un trouble alimentaire.

Bonjour. Je mappelle Chantal et je suis hyperphagique.

Quest-ce que ça mange en hiver, une hyperphagique? Ça mange de tout, tout le temps. Et pas juste en hiver. En toute saison. En semaine et le weekend. Matin, midi et soir. Sans faim. Pour remplir un vide psychologique. Un abîme quaucune orgie alimentaire ne peut combler.

Certaines personnes hyperphagiques engloutissent le plus de nourriture possible dans un très court laps de temps. Dautres, dont moi, grignotent toute la soirée. Non-stop. Et pas que des crudités, hein? Plutôt un bol de chips. Un verre de vin. Quelques olives. Un morceau de fromage. Des craquelins avec du beurre darachides. Un autre morceau de fromage. Une tranche de jambon. Un verre de vin. Des bretzels. Quelques amandes. Un bol de céréales. Tout ça dans la même soirée. Et ça recommence le lendemain, le surlendemain ou quelques jours plus tard.

On sentend, il arrive à tout le monde de trop manger à certaines occasions (période des Fêtes, vacances, stress ponctuel, etc.). Pour ma part, jai mangé tellement de chips, de bretzels et de popcorn dans ma vie que, si on mettait bout à bout ces grignotines, ce nest pas seulement le tour de la Terre quon pourrait faire. On pourrait se rendre jusquà Saturne et en revenir, comme Brad Pitt dans le film Ad Astra. Et cest vraiment loin, Saturne, croyez-moi. Dans un cas comme celui-là, on parle dhyperphagie.

Souvent, les épisodes de compulsion saccompagnent dun sentiment de perte de contrôle. De mon côté, je nai pas limpression de perdre le contrôle, mais je suis incapable de marrêter de manger. De toute façon, peu importe comment on le vit, le résultat est le même. On ingurgite de la nourriture jusquà en avoir mal au ventre. Jusquà en ressentir de la culpabilité, de la honte.

Remplir un vide

Pourtant, pendant longtemps, jai fait comme si de rien nétait. Bien sûr, je me reprochais mon manque de volonté et je savais que ce nétait pas top de mempiffrer ainsi, mais je «gérais». Mon poids restait stable. Je grignotais constamment, mais je mangeais peu aux repas et je fumais. Comme quoi la minceur nest pas un indicateur de santé! Puis, jai finalement arrêté de fumer. Et la périménopause sest pointée il y a quatre ans. Mes excès alimentaires mont alors rattrapée et jai engraissé de 50 livres (presque la moitié de mon poids!) en moins de temps quil nen faut pour crier «croustilles».

Les personnes qui souffrent dhyperphagie ne cherchent pas à compenser lapport calorique excessif par la pratique dexercices (je confirme!) ni par lingestion de laxatifs pour se faire vomir. Cela peut donc mener à une prise de poids importante. Cest ce qui mest arrivé. Et cest avec la prise de poids quest venue la prise de conscience. Ça nallait pas. Je ne me reconnaissais plus dans le miroir. Qui était cette personne? Cest à ce moment-là que jai découvert que je me servais de la nourriture pour fuir mes émotions. Pour ne pas les vivre.

«Manger devient une stratégie de gestion des émotions. Jappelle ça lintolérance émotionnelle, explique Guylaine Guevremont, nutritionniste et fondatrice de la clinique MuUla. Les gens qui souffrent dhyperphagie ne tolèrent pas linconfort généré par les émotions, quelles quelles soient: colère, doute, frustration, anxiété, tristesse, peur»

Il existe bien sûr dautres stratégies pour contrer lintolérance émotionnelle: la cigarette, lalcool, la drogue, le jeu, les achats compulsifs. La différence avec la nourriture, cest que lorsqu’on arrête de fumer, de boire ou de jouer, on arrête. Mais on ne peut pas arrêter de manger

Un trouble méconnu

Pourquoi lhyperphagie est-elle si peu connue? Les gens concernés nen parlent pas parce que, comme moi, ils pensent quil sagit dun manque de volonté de leur part. Or, il sagit en fait dun trouble de santé mentale, reconnu officiellement en 2013 par le Manuel diagnostic et statistique des troubles mentaux (DSM) de lAssociation américaine de psychiatrie. Un trouble alimentaire qui affecterait 3,8 % de la population, contre 1 % pour lanorexie et 2 % pour la boulimie. Et qui, contrairement à ces dernières, touche autant les hommes que les femmes.

«En anglais, on parle de binge eating disorder, et je trouve cette expression tellement plus évocatrice qu“hyperphagie boulimique”, un terme rébarbatif qui ne veut rien dire pour bien des gens. Ça contribue au fait quon en entend peu parler», souligne Stéphanie Léonard, psychologue spécialisée dans le traitement des troubles de lalimentation. «Je vois fréquemment des clients qui ont joué au yoyo avec leur poids toute leur vie, raconte-t-elle. Quand je leur annonce quil y a un nom pour décrire ce quils vivent, quil s’agit en fait d’un trouble de santé mentale, la plupart éprouvent du soulagement Je confirme: juste le fait de savoir que ce nest pas un manque de volonté, mais un trouble réel, ma enlevé un poids énorme des épaules.

«Les statistiques concernant lhyperphagie sont très conservatrices», avance Nathalie St-Amour, psychologue et fondatrice de la Clinique St-Amour. Pourquoi? Dune part parce que lhyperphagie est encore mal diagnostiquée, selon elle. Ainsi, on estime que de 25 % à 49 % des gens qui consultent pour une chirurgie bariatrique souffriraient dhyperphagie. Or, quand une personne en surpoids s’adresse à son médecin, laccent est tout de suite mis sur la perte de poids, alors quil sagit souvent dun problème beaucoup plus complexe.

Dautre part, les statistiques relatives à lhyperphagie nincluent pas les personnes qui, sans en présenter tous les symptômes, nen sont pas moins aux prises avec des compulsions alimentaires. Cest ce que Nathalie St-Amour appelle une forme sous-clinique de l’hyperphagie, catégorie dont je fais partie. Et la souffrance engendrée par ce problème est bien réelle, que lindividu corresponde ou pas à tous les critères énoncés dans le DSM. Le traitement est le même parce que le problème est le même. Cest seulement lintensité qui varie.

Le chemin vers la guérison

On sen doute, le chemin qui conduit à la guérison est long et les raccourcis nommés «régimes» sont à éviter. «Il faut être très patiente, affirme Stéphanie Léonard. Limportant nest pas la perte de poids, mais plutôt de rétablir une relation saine avec la nourriture.»

«On essaie damener les gens à rester dans leur corps, renchérit la nutritionniste Guylaine Guevremont. À ne pas aller dans leur tête ni dans le frigo, mais à cibler la source du problème et non pas juste à mettre un plaster sur le bobo.»

Une fois que cest fait, on peut soccuper du reste. Mieux vaut oublier le poids santé et l’indice de masse corporelle, qui ne tiennent pas compte de lossature ni de la masse musculaire, et viser plutôt latteinte de notre poids naturel, celui vers lequel tend naturellement notre corps.

Comment? En écoutant ses signaux de faim et de satiété. Tout un apprentissage! Si vous voyez passer les miens, faites-moi signe: je les cherche encore. Japprends à les apprivoiser tranquillement, mais ils sont un peu timides. Jessaie donc de minspirer de mes chats, qui miaulent quand ils ont faim, laissent quelques croquettes dans leur bol quand ils sont repus, et qui, surtout, prennent plaisir à manger.

Japprends aussi à nommer mes émotions, ce qui nest pas facile, même pour une fille au vocabulaire pourtant assez étoffé. Je prends le temps de marrêter quelquefois dans la journée, juste pour respirer. Jessaie de faire preuve de bienveillance et de compassion envers moi-même, comme je le ferais pour ma meilleure amie. Et comme je sais maintenant que mes excès ne relèvent pas dun manque de volonté mais dun trouble alimentaire, je nhésiterai plus à consulter des professionnels de la santé si jen ressens le besoin.

Bon, je suis un peu triste pour la SAQ et le dépanneur au coin de ma rue, dont les chiffres d’affaires vont sans doute péricliter à cause des changements que j’apporte dans ma vie, mais j’ai décidé de me choisir, moi. Je vous souhaite de faire la même chose. On tombera sûrement à quelques reprises sur le chemin de la guérison, mais on se relèvera ensemble.

Symptômes de lhyperphagie boulimique

Manger, en une période de temps limitée (moins de deux heures), de très grandes quantités de nourriture.

Être incapable darrêter de manger ou éprouver un sentiment de perte de contrôle durant les crises.

Les crises survenant, en moyenne, au moins une fois par semaine durant trois mois. Ces crises sont associées à au moins trois des critères suivants:

  • manger beaucoup plus rapidement que la normale;
  • manger jusquà ressentir une distension abdominale inconfortable;
  • manger de grandes quantités de nourriture sans sensation de faim;
  • manger seul parce quon est gêné de manger une telle quantité de nourriture;
  • se sentir dégoûté de soi-même, déprimé ou très coupable après avoir mangé.

Source: LOrdre professionnel des diététistes du Québec.

Lectures suggérées

  • Cessez de manger vos émotions, dIsabelle Huot et Catherine Senécal, Les Éditions de lHomme, 2017.
  • Dites non à lalimentation de consolation, du Dr Roger Gould, Jai lu, 2016.
  • Manger ses émotions, de Guylaine Guevremont, Les Éditions Transcontinental, 2014.


Catégories : Santé / Véro-Article
0 Masquer les commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ajouter un commentaire

Magazine Véro

S'abonner au magazine