Ma vie sexuelle depuis ma mastectomie

01 Oct 2020 par Florence Dujoux
Catégories : Santé / Véro-Article
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Parler de sexualité quand on est touchée par le cancer du sein est encore trop souvent tabou. Après une mastectomie, comment se réapproprier son corps et retrouver sa libido? Témoignages de survivantes et d’experts.

Dre Marika Audet-Lapointe est psychologue et neuropsychologue en oncologie, et fondatrice de la clinique PSYmedicis (www.psymedicis.com). « C’est possible de vivre avec l’incertitude, de cohabiter avec une espérance de vie qui peut être écourtée par la maladie. Cela amène des pulsions de vie, et donc la sensualité, le besoin de se sentir vivant et aimé, l’érotisme et les câlins », explique-t-elle.

Pourtant, le sujet du cancer et de la sexualité reste sensible. Nancy Falaise, propriétaire du salon de coiffure montréalais Nancy Falaise (nancyfalaise.com), a été diagnostiquée il y a huit ans d’un cancer du sein agressif et génétique. La Canado-Haïtienne aurait aimé pouvoir échanger avec davantage de femmes atteintes du cancer du sein quand elle était malade. « Parler de cancer du sein et de sexualité entre femmes racisées reste tabou », témoigne-t-elle. De son côté, Dr Marc Steben, médecin de famille spécialisé en santé sexuelle, pointe une banalisation de la fonction sexuelle par la médecine, surtout dans le contexte du cancer. « Sois donc contente d’être en vie, le cancer c’est beaucoup plus sérieux que le sexe » ont pu s’entendre dire certaines de ses patientes, avant d’arriver, offusquées, dans son cabinet.

Nancy Falaise

Surmonter l’impact des traitements

Selon Marc Steben, la vie sexuelle des femmes est souvent malmenée dès la phase du diagnostic. Quand Nancy Falaise a reçu un diagnostic de cancer du sein triple négatif à 36 ans, « ce qui a été le plus difficile, c’était la peur de mourir, de laisser mon garçon d’à peine 15 ans ».

La jeune femme a subi une lourde intervention chirurgicale, avec une double mastectomie, une hystérectomie et une reconstruction. Elle a également suivi des traitements de chimiothérapie et de radiothérapie. Nancy Falaise évoque les douleurs aux seins et au ventre après la chirurgie, l’immense fatigue lors des premières séances de chimiothérapie, la perte de cheveux. « Les patientes nous parlent souvent de « chemo-brain », cette sensation d’avoir le cerveau dans la brume, qui vient altérer les fonctions sexuelles », indique Dr Marc Steben. Mais ce dont Nancy a peut-être le plus souffert, ce sont les effets de la ménopause précoce : « Je me suis retrouvée complètement ménopausée d’un coup, et avec mon type de cancer, je n’avais le droit à aucun médicament pour m’aider. Les bouffées de chaleur, les sautes d’humeur, l’insomnie, la sécheresse vaginale. Je haïssais tout le monde et surtout moi-même. Il n’y avait aucune place pour la sexualité dans ma vie, je ne voulais pas qu’on me touche ».

Se réapproprier son corps

« L’un des aspects particuliers du cancer du sein, c’est l’aspect mental qui vient avec la sexualité, la question de la désirabilité sexuelle », indique Dr Marc Steben, soulignant que les femmes développent une partie de leur image corporelle autour de leur poitrine. « Il y a toujours un processus de deuil après la chirurgie, partage Dre Marika Audet-Lapointe. On fait de plus en plus de reconstruction immédiate et cela aide, mais, pour la patiente, ce n’est pas son sein ». La spécialiste voit beaucoup de femmes qui se mettent à vivre en faisant preuve de négligence par rapport au sein reconstruit, ou aux deux seins. « Si elles font comme si leurs seins n’existaient plus en se lavant ou en se regardant dans le miroir, il est fort probable qu’elles aient un mouvement de recul par rapport à leur conjoint », dit-elle.

Mona Benmrad

Mona Benmrad, médecin néphrologue de 46 ans, a subi une mastectomie du sein gauche il y a deux ans. Elle raconte les difficultés éprouvées à prendre sa douche, dont elle sortait complètement essoufflée, alors qu’elle était capable de monter les escaliers. « J’ai compris que voir ma prothèse me rendait malade et que je devais changer d’état d’esprit, faire preuve de davantage d’autocompassion », partage-t-elle, indiquant que le yoga oncologique l’a beaucoup aidée. « Ne pas avoir de mamelons me dérangeait beaucoup », confie-t-elle aussi, soulignant que sa pose récente a été un gros changement. Elle attend maintenant le travail de finition pour lui donner une couleur brune, grâce à un tatouage 3D. « Pour retrouver une vie amoureuse, il faut que j’accepte cette partie de mon corps, avant que quelqu’un d’autre soit ouvert à m’accepter », croit-elle.

Parler de sexualité

« Encore aujourd’hui, il y a un malaise à aborder la sexualité, alors que c’est un besoin naturel », remarque Dre Marika Audet, qui encourage les patientes à poser des questions aux membres de l’équipe médicale, de mieux en mieux formés.

Dr Steben observe que la majorité des femmes diagnostiquées ont déjà des partenaires depuis longtemps. Il leur recommande de consulter avec leur conjoint. « L’approche de couple enlève l’anxiété de performance, dans laquelle la femme se sent obligée de donner de la sexualité à son partenaire pour ne pas le perdre, souligne-t-il. Les femmes se mettent parfois beaucoup de pression à performer, mais si tu t’embarques à avoir une relation et que ton cerveau n’est pas prêt, que ton vagin n’est pas prêt, il n’y a rien d’agréable là-dedans, ça fait juste augmenter l’anxiété de la personne. Et s’il y a quelque chose d’excellent contre une bonne sexualité, c’est l’anxiété ».

« La sexualité, ce n’est pas seulement l’orgasme et la pénétration. C’est aussi l’intimité, la communication, se faire plaisir, nourrir le lien », fait valoir Dre Monika Audet-Lapointe. Nancy Falaise a découvert que la sexualité dépasse l’acte physique et part de la tête : elle est dorénavant beaucoup plus sensible aux côtés amoureux de sa relation, aux petites attentions. Comme elle le déclare dans le balado de la Fondation du Cancer du sein du Québec : « Au fil du temps, j’ai fait la paix avec moi-même. J’ai fait la paix avec le cancer, j’ai fait la paix avec mon corps, j’ai fait la paix avec tous mes petits monstres que j’avais. Ça a fait que je me suis acceptée, que j’ai ouvert mon cœur, maintenant je fréquente quelqu’un depuis quelques mois et je me sens vraiment très à l’aise avec lui d’être moi-même ».

À écouter – les balados de la Fondation cancer du sein du Québec :

#5 « Le jour où… j’ai décidé de retrouver ma libido », Nancy Falaise
#10 « Le jour où… j’ai décidé d’aimer mon corps », Mona Benmrad

 

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Perte de libido, relations sexuelles douloureuses, ménopause précoce, sécheresse vaginale, troubles de la fertilité ; 50 % des couples touchés par le cancer du sein vivent des problèmes reliés à la sexualité.

Aidez la Fondation cancer du sein du Québec à les soutenir.



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