Santé sexuelle et reproductive : Comprendre les violences obstétricales

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28 Sep 2021 par Elisabeth Massicoli
Catégories : MSN / Santé / Véro-Article
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Activistes, accompagnantes à la naissance, infirmières et médecins font équipe pour enrayer les violences liées à la santé sexuelle et reproductive.

Mais la route vers un futur où chacune – quels que soient son genre, son orientation sexuelle, son ethnicité ou son statut social – serait traitée avec respect et dignité dans le milieu de la santé est longue et tortueuse. Tour d’horizon.

Lorsqu’on parle de violences obstétricales et gynécologiques (VOG), ce qui frappe avant tout, c’est le mot «violence», qui est puissant, intense, brutal. Et même s’il faut appeler un chat un chat, ce mot rebute au point d’empêcher parfois une réflexion nécessaire, tant chez les victimes que chez les auteurs de cette violence.

«Le terme fait peur, admet Ariane K. Métellus, entrepreneure sociale, consultante, conférencière, accompagnante à la naissance et présidente du Regroupement Naissances Respectées. Il y a quelques individus dans le corps médical qui sont racistes, misogynes et violents, mais ils ne le sont pas tous! Cela dit, quand on parle de violences obstétricales et gynécologiques, on parle d’un système. Il faut que les professionnels de la santé puissent détacher leur égo de la question pour s’intéresser aux racines du problème: les biais, les préjugés, les processus discriminants.»

Pensons à la norme exigeant que les femmes accouchent sur le dos (alors qu’il a été démontré à maintes reprises que cette position n’est pas optimale), au recours à l’épisiotomie, aux forceps ou à la césarienne pas forcément nécessaire, au fameux «point du mari» post-accouchement… Ariane K. Métellus affirme même que certaines patientes victimes de VOG n’arrivent pas toujours à mettre le doigt sur ce qu’elles ont vécu, parce que leur ressenti est souvent diminué, banalisé. «Les VOG sont souvent subtiles et insidieuses, ajoute Emmanuelle Quiviger, accompagnante à la naissance et coordonnatrice d’Alternative Naissance. Ça peut être des propos culpabilisants ou infantilisants, des choix non éclairés, des rendez-vous précipités. Mais tout ça laisse néanmoins des séquelles.»

Que sont donc les VOG?

À cette question complexe, il existe plusieurs réponses et différents degrés. «Les VOG peuvent être physiques, psychologiques ou émotionnelles. Ce qui est vécu comme de la violence diffère d’un individu à l’autre; c’est pourquoi il faut être bienveillant et à l’écoute des patientes», note Ariane K. Métellus. Les VOG désignent entre autres le manque d’accès aux soins en obstétrique ou en gynécologie: certaines personnes sont moins bien soignées et suivies, voire non soignées ou alors traitées avec mépris lorsqu’elles arrivent à obtenir des soins. On parle aussi de pratiques déficientes: certaines patientes sont touchées sans consentement, sans explication, parfois même sans nécessité médicale.

Ces violences concernent également tout ce qui touche l’accouchement: un manque de liberté lors de l’évènement, des choix non éclairés presque imposés, une surmédicalisation, des pratiques dites «de convenance», davantage utiles aux médecins qu’aux mères en devenir, etc. «Les VOG créent souvent un sentiment d’impuissance, souligne Mme Métellus. On parle d’errance médicale, surtout en gynécologie, parce que les douleurs liées au vagin, à la vulve et au système reproductif sont encore minimisées. Trouver un médecin qui écoute, comprend et investigue peut prendre des années. Entretemps, les personnes qui souffrent se remettent en question, ce qui crée une certaine détresse et de l’épuisement.» À propos de l’accouchement, la spécialiste affirme qu’«on voit de plus en plus de cas de choc post-traumatique. On en attribue souvent les symptômes au post-partum, mais si on fait un bon suivi et qu’on tente de comprendre d’où ils proviennent, on se rend compte que c’est lié soit à l’expérience de grossesse, soit à l’expérience d’accouchement.»

Différentes vulnérabilités

Il faut savoir que même si les VOG peuvent être subies par toute personne dotée d’un vagin (incluant certains hommes trans), elles sont plus fréquentes au sein des communautés vulnérables et marginalisées, comme les populations autochtones, les minorités ethniques et les nouveaux immigrants, les membres de la communauté LBGTQ+, les personnes handicapées, etc.

«La santé sexuelle et reproductive est fondée sur des pratiques sexistes et racistes. Il reste des traces de ces origines pour le moins dérangeantes même dans les pratiques actuelles et dans le parcours académique des médecins», estime Ariane K. Métellus. On se souvient, par exemple, des stérilisations forcées de femmes autochtones, triste évènement qui avait fait les manchettes… en 2019!

«Pour moi, les VOG sont le fruit d’une longue histoire de domination masculine du corps des femmes. Et lorsqu’on est racisée, qu’on porte le voile, qu’on est lesbienne, trop jeune, trop vieille, trop maigre, trop grosse, malade ou pauvre, on vit des agressions supplémentaires à cause des biais encore bien présents dans la communauté médicale», affirme Marie-Hélène Lahaye, autrice du livre Accouchement – Les femmes méritent mieux et fondatrice du blogue Marie accouche là.

Mme Lahaye rappelle qu’autrefois, la plupart des femmes accouchaient à la maison et que seules les femmes marginalisées – les pauvres, les sans-abris, les filles-mères – accouchaient à l’hôpital. «Ces femmes étaient très mal vues par la société, le personnel soignant, les sages-femmes, les infirmiers et les médecins; le mépris était omniprésent autour d’elles. Et plus tard, quand toutes les femmes sont allées accoucher à l’hôpital, ces réflexes méprisants sont restés, il n’y a pas vraiment eu d’évolution! On sent encore les vestiges de ces comportements aujourd’hui.»

C’est justement à cet égard que des organismes comme Naissances Respectées ou Alternative Naissance entrent en jeu. «Être bien accompagnée durant la période périnatale ou en gynécologie est primordial. Cet accompagnement par quelqu’un de confiance nous permet d’être plus à l’aise, de nous affirmer, de mieux questionner et d’avoir un témoin si on vit quelque chose de déplacé. C’est dommage de devoir penser à ça, mais nous en sommes encore là», souligne Ariane K. Métellus.

Ces organisations communautaires sont tenues à bout de bras par des femmes qui souhaitent des pratiques médicales plus douces et respectueuses, de même qu’une restructuration des soins, des formations et des pratiques en obstétrique et en gynécologie, mais qui peinent à répondre à la demande. «Ce sont souvent les gens qui ont le plus besoin d’accompagnement – des personnes marginalisées, nouvellement arrivées ou moins privilégiées – qui y ont le moins accès», dit Emmanuelle Quiviger, en rappelant que l’accompagnement à la naissance, lorsqu’il n’est pas fourni par un organisme de bienfaisance, coûte cher.

Ça commence à bouger!

Au cours des dernières années, alors que les médias abordaient de plus en plus souvent le problème des VOG, plusieurs membres de la communauté médicale, dont la Dre Diane Francœur, présidente de l’Association des obstétriciens et gynécologues du Québec de 2006 à 2008 et présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec de 2014 jusqu’en mars dernier, ont parlé «d’exceptions» ou de «cas isolés», ce qui choque plusieurs victimes et organismes communautaires luttant contre ces violences. «Je crois que pour plusieurs membres de la communauté médicale, ces violences sont difficiles à admettre parce qu’elles impliquent qu’il faut changer tellement de choses dans le système, qu’il faut déconstruire, décoloniser leur pensée. C’est beaucoup de travail», mentionne Ariane K. Métellus, qui se dit toutefois optimiste parce qu’elle remarque une écoute grandissante de la part des intervenants concernés.

De son côté, la Société des obstétriciens et gynécologues du Canada (SOGC) a annoncé que les VOG sont sa priorité en 2021: «Nous voyons à améliorer les pratiques médicales en ce qui a trait au consentement et aux soins respectueux offerts lors de l’accouchement et de la pratique en gynéco-obstétrique en général. Selon moi, les témoignages recueillis sont précieux. Tout acte réalisé sans le consentement libre et informé de la mère mérite d’être dénoncé», déclare le Dr Dario Garcia, président de la SOGC et président désigné de l’Association des obstétriciens et gynécologues du Québec.

Et c’est tant mieux si le milieu concerné emboîte le pas! Parce que pour enrayer les VOG et les traumatismes qui y sont associés, les patientes, les membres de la communauté médicale, les accompagnantes à la naissance et les organismes communautaires doivent faire front commun. L’accouchement et les examens gynécologiques sont des moments d’extrême vulnérabilité, et à l’ère où – fort heureusement – les notions de choix éclairé et de consentement sont sur toutes les lèvres, on ne peut qu’espérer évoluer à la vitesse grand V vers des pratiques respectueuses, empathiques et douces. Après tout, le travail est déjà bien entamé! Il suffit de continuer à pousser…

Photos: Trunk Archive

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